Dans son article "The Myth of the Taj Mahal and a new theory of its symbolic meaning (Art Bulletin, Vol LXI, no 1, mars 1979, travaux exposés dans le documentaire The Mystery of the Taj
Mahal, Ron Johnston, 1999)", l'historien Wayne Begley de l'université de l'Iowa, fait une étude approfondie de la signification symbolique du Taj Mahal. Il ne faut pas oublier que le monument
est d'inspiration moghole, donc musulmane, mais de cet Islam flamboyant propre à l'Inde de cette époque. C'est justement vers une interprétation religieuse que se penche cet article. Il
suggère que l'organisation du complexe, les bâtiments et les calligraphies d'Amânat Khân qui l'ornent forment une allégorie du jour de la résurrection - Yom al-Dinn - lorsque les morts se
lèveront et se rendront dans la plaine du paradis — le jardin du Taj — pour comparaître devant Allah sur son trône - le bâtiment lui-même qui contrairement aux mausolées précédents — le
Mausolée d'Itimâd-ud-Daulâ qui se trouve dans la même ville, par exemple — ne se trouve pas au centre du jardin, mais trône au fond du complexe.
Wayne Begley met en avant la présence sur les bâtiments du complexe de 22 passages du Coran, dont 14 sourates complètes, en calligraphies de pierres noires incrustés dans le marbre blanc. Si
la présence de parties du Coran paraît tout à fait naturelle, le choix des textes semble caractériser avec insistance les lieux comme une image du paradis. Ainsi le porche qui permet
d'accéder au jardin porte la calligraphie de la sourate 89 qui se termine par : Ô toi, âme apaisée, retourne vers ton Seigneur, satisfaite et agréée ; entre donc parmi Mes serviteurs, et
entre dans Mon Paradis le seul passage où Allah s'adresse au croyant par un commandement direct. Les calligraphies présentes sur le bâtiment principal ont pour sujets principaux la plaine du
jugement dernier et les plaisirs du paradis, choix dont on sait qu'ils ont été faits de concert par l'empereur, le calligraphe et l'architecte et qui paraissent curieux à l'historien pour un
mausolée qui célèbre l'amour que l'empereur portait à son épouse.
L'historien montre aussi que le plan de la plaine du paradis tel qu'il apparaît dans l'exemplaire illustré du Futuhat Al Maqqia - Les Illuminations de la Mecque - du maître soufi Ibn Arabî
qui appartenait à la bibliothèque de Jahângîr, le père de Shâh Jahân, se superpose de façon confondante avec le plan du complexe, en particulier le mausolée occupant la place de trône de
Dieu. De plus, le plan des jardins qui mènent au Taj Mahal suit la description du paradis avec ses quatre rivières d'eau, lait, vin et miel. À l'origine, avant la transformation opérée par
les Britanniques, ils abritaient un verger comme décrit par le Coran.
Wayne Begley s'appuie ensuite sur la personnalité de l'empereur pour continuer sa démonstration. Shâh Jahân était, suivant sa description basée sur les textes, un despote imbu de sa personne,
sa naissance dans l'an mil du calendrier musulman l'avait persuadé de son importance, et il avait tendance à s'identifier à l'homme parfait du soufisme, au maître de l'univers, qui afficha et
affirma « sa » légitimité du pouvoir moghol, sur un pays qui ne partageait pas majoritairement la même religion que lui, en construisant « sa » version du paradis sur terre. Le complexe
serait alors, plutôt qu'un mausolée destiné à une épouse chérie, une invention du XIXe siècle romantique répétée à l'envi, un instrument de pouvoir, comme a pu l'être le château de Versailles
construit au cours du même siècle.
Pour laisser le dernier mot à Wayne Begley : "Le Taj, un bâtiment sans précédent, est probablement une des plus puissantes images de la Majesté Divine jamais créées. Sa beauté architecturale
constitue la contrepartie formelle de notre concept mental le plus exalté, celui d'une divinité sans forme... Sa beauté relative est peut-être la manifestation de l'intention délibérée de
refléter la Beauté absolue de Dieu".
Bien sûr c'est une interprétation parmi d'autres, car avant tout ce monument reste dans les esprits comme le symbole de l'Inde, mais surtout il est le témoignage vibrant de l'amour passion
d'un roi pour sa femme, c'est ce qui en fait le mythe.