De vous à moi

  • : Sébastien Cauchois
  • uneplumequiecrit
  • : Homme
  • : 15/02/1987
  • : France United Kingdom
  • : musique voyages art Ecriture curieux
  • : Jeune homme de 20 ans passionné par l'écriture, l'art pictural, la chanson, la danse, le cinéma, les voyages. Ayant une grande soif de culture, je me mets au service des autres pour pouvoir partager des opinions aussi diverses soient elles.
Samedi 1 décembre 2007
       LETTRE D'INGRID  BETANCOURT
« C’est un moment très dur pour moi. Ils demandent des preuves de vie
brusquement et je t’écris mon âme tendue sur ce papier. Je vais mal
physiquement. Je ne me suis pas réalimenté, j’ai l’appétit bloqué, les cheveux
me tombent en grandes quantités
Je n’ai envie de rien. Je crois que c’est la seule chose de bien, je n’ai envie
de rien car ici, dans cette jungle, l’unique réponse à tout est « non ». Il vaut
mieux donc, n’avoir envie de rien pour demeurer au moins libre de désirs.
Cela fait 3 ans que je demande un dictionnaire encyclopédique pour lire
quelque chose, apprendre quelque chose, maintenir vive la curiosité
intellectuelle. Je continue à espérer qu’au moins par compassion, ils m’en
procureront un, mais il vaut mieux ne pas y penser.
Chaque chose est un miracle, même t’entendre chaque matin car la radio que
j’ai est très vieille et abîmée.
Je veux te demander, Mamita Linda, que tu dises aux enfants qu’ils
m’envoient trois messages hebdomadaires (...). Rien de transcendant si ce
n’est ce qui leur viendra à l’esprit et ce qu’ils auront envie d’écrire (…). Je n’ai
besoin de rien de plus mais j’ai besoin d’être en contact avec eux. C’est
l’unique information vitale, transcendante, indispensable, le reste ne
m’importe plus(…).
Comme je te disais, la vie ici n’est pas la vie, c’est un gaspillage lugubre de
temps. Je vis ou survis dans un hamac tendu entre deux piquets, recouvert
d’une moustiquaire et avec une tente au dessus, qui fait office de toit et me
permet de penser que j’ai une maison.
J’ai une tablette où je mets mes affaires, c’est-à-dire mon sac à dos avec mes
vêtements et la Bible qui est mon unique luxe. Tout est prêt pour que je parte
en courrant. Ici rien n’est à soi, rien ne dure, l’incertitude et la précarité sont
l’unique constante. A chaque instant, ils peuvent donner l’ordre de tout ranger
[pour partir] et chacun doit dormir dans n’importe quel renfoncement, étendu
n’importe où, comme n’importe quel animal (…). Mes mains suent et j’ai
l’esprit embrumé, je finis par faire les choses deux fois plus doucement qu’à
la normale. Les marches sont un calvaire car mon équipement est très lourd
et je ne le supporte pas. Mais tout est stressant, je perds mes affaires ou ils
me le prennent, comme le jeans que Mélanie m’avait offert pour Noël, que je
portais quand ils m’ont pris. L’unique chose que j’ai pu garder est la veste,
cela a été une bénédiction, car les nuits sont gelées et je n’ai eu rien de plus
pour me couvrir.
Avant, je profitais de chaque bain dans le fleuve. Comme je suis la seule
femme du groupe, je dois y aller presque totalement vêtue : short, chemise,
bottes. Avant j’aimais nager dans le fleuve mais maintenant je n’ai même plus
le souffle pour. Je suis faible, je ressemble à un chat face à l’eau. Moi qui
aimais tant l’eau, je ne me reconnais pas. (…) Mais depuis qu’ils ont séparé
les groupes, je n’ai pas eu l’intérêt ni l’énergie de faire quoi que ce soit. Je
fais un peu d’étirements car le stress me bloque le cou et cela me fait très
mal.
Avec les exercices d’étirement, le split et autres, je parviens à détendre un
peu mon cou. (...) Je fais en sorte de rester silencieuse, je parle le moins
possible pour éviter les problèmes. La présence d’une femme au milieu de
tant de prisonniers masculins qui sont dans cette situation depuis 8 à 10 ans,
est un problème (…). Lors des inspections, ils nous privent de ce que nous
chérissons le plus. Une lettre de toi qui m’était arrivée, m’a été prise après la
dernière preuve de survie, en 2003. Les dessins d’Anastasia et Stanislas
[neveux d’Ingrid], les photos de Mélanie et Lorenzo, le scapulaire de mon
papa, un programme de gouvernement en 190 points, ils m’ont tout pris.
Chaque jour, il me reste moins de moi-même. Certains détails t’ont été
racontés par Pinchao. Tout est dur.
Il est important que je dédie ces lignes à ces êtres qui sont mon oxygène, ma
vie. A ceux qui me maintiennent la tête hors de l’eau, qui ne me laissent pas
couler dans l’oubli, le néant et le désespoir. Ce sont toi, mes enfants, Astrid et
mes petits garçons, Fab [Fabrice Delloye], Tata Nancy et Juanqui [Juan
Carlos, son mari].
Chaque jour, je suis en communication avec Dieu, Jésus et la Vierge (...). Ici,
tout a deux visages, la joie vient puis la douleur. La joie est triste. L’amour
apaise et ouvre de nouvelles blessures... c’est vivre et mourir à nouveau.
Pendant des années, je n’ai pas pu penser aux enfants et la douleur de la
mort de mon papa accaparait toute la capacité de résistance. Je pleurais en
pensant à eux, je me sentais asphyxiée, sans pouvoir respirer. En moi, je me
disais : « Fab est là, il veille à tout, il ne faut pas y penser ni même penser ».
Je suis presque devenue folle avec la mort de mon papa. Je n’ai jamais su
comme cela s’est passé, qui était là, s’il m’a laissé un message, une lettre,
une bénédiction. Mais ce qui a soulagé mon tourment, a été de pensé qu’il
est parti confiant en Dieu et que là-bas, je le retrouvera pour le prendre dans
mes bras. Je suis certaine de cela. Te sentir a été ma force. Je n’ai pas vu de
messages jusqu’à ce qu’il me mette dans le groupe de [l’otage] Lucho, Luis
Eladio Pérez, le 22 août 2003. Nous avons été de très bons amis, nous avons
été séparés en août. Mais durant ce temps, il a été mon soutien, mon écuyer,
mon frère (…).
J’ai en mémoire l’âge de chacun de mes enfants. A chaque anniversaire, je
leur chante le « Happy Birthday ». Je demande à ce qu’ils me laissent faire
une gâteau. Mais depuis trois ans, à chaque fois que je le demande, la
réponse est non. Ca m’est égal, s’ils amènent un biscuit ou une soupe
quelconque de riz et de haricot, ce qui est habituel, je me figure que c’est un
gâteau et je leur célèbre dans mon coeur, leur anniversaire.
A ma Melelinga [Mélanie], mon soleil de printemps, ma princesse de la
constellation du cygne, à elle que j’aime tant, je veux te dire que je suis la
maman la plus fière de cette terre (…). Et si je devais mourir aujourd’hui, je
partirais satisfaite de la vie, en remerciant Dieu pour mes enfants. Je suis
heureuse pour ton master à New York. C’est exactement ce que je t’aurais
conseillé. Mais attention, il est très important que tu fasses ton DOCTORAT.
Dans le monde actuel, même pour respirer, il faut des lettres de soutien (...).
Je ne vais pas même me fatiguer à insister auprès de Loli [Lorenzo] et Méla
qu’ils n’abandonnent pas avant d’avoir leur doctorat. J’aimerais que Méla me
le promette.
(...) Mélanie, je t’ai toujours dit que tu étais la meilleure, bien meilleure que
moi, une sorte de meilleure version de ce que j’aurais voulu être. C’est
pourquoi, avec l’expérience que j’ai accumulé dans ma vie et dans la
perspective que donne le monde vu à distance, je te demande, mon amour,
que tu te prépares à arriver au sommet.
A mon Lorenzo, mon Loli Pop, mon ange de lumière, mon roi des eaux
bleues, mon chief musician qui me chante et m’enchante, au maître de mon
coeur, je veux dire que depuis qu’il est né jusqu’à aujourd’hui, il a été ma
source de joies. Tout ce qui vient de lui est du baume pour mon coeur, tout
me réconforte, tout m’apaise, tout me donne plaisir et placidité (...). J’ai enfin
pu entendre sa voix, plusieurs fois cette année. J’en ai tremblé d’émotion.
C’est mon Loli, la voix de mon enfant, mais il y a déjà un autre homme sur
cette voix d’enfant. Un enrouement d’homme-homme, comme celle de mon
papa (…). L’autre jour, j’ai découpé une photo dans un journal arrivé par
hasard. C’est une propagande pour un parfum de Carolina Herrera « 212
Sexy men ». On y voit un jeune homme et je me suis dit : mon Lorenzo doit
être comme ça. Et je l’ai gardé.
La vie est devant eux, qu’ils cherchent à arriver le plus haut. Etudier est
grandir : non seulement par ce qu’on apprend intellectuellement, mais aussi
par l’expérience humaine, les proches qui alimentent émotionnellement pour
avoir chaque jour un plus grand contrôle sur soi, et spirituellement pour
modeler un plus grand caractère de service d’autrui, où l’ego se réduit à su
plus minime expression et où on grandit en humilité et force morale. L’un va
avec l’autre. C’est cela vivre, grandir pour servir (…).
A mon Sébastien [fils du premier mariage de Fabrice Delloye], mon petit
prince des voyages astraux et ancestraux. J’ai tant à te dire ! Premièrement,
que je ne veux pas partir de ce monde sans qu’il n’ait la connaissance, la
certitude et la confirmation que ce ne sont pas deux, mais trois enfants
d’âme, que j’ai (…). Mais avec lui, je devrais dénouer des années de silence
qui me pèsent trop depuis la prise d’otage. J’ai décidé que ma couleur
favorite était le bleu de ses yeux (…). Si je venais à ne pas sortir d’ici, je te
l’écris pour que tu le gardes dans ton âme, mon Babon adoré, et pour que tu
comprennes, ce que j’ai compris quand ton frère et ta soeur sont nés : je t’ai
toujours aimé comme le fils que tu es et que Dieu m’a donné. Le reste ne
sont que des formalités.
(…) Je sais que Fab a beaucoup souffert à cause de moi. Mais que sa
souffrance soit soulagée en sachant qu’il a été la source de paix pour moi.
(…) Dis à Fab que sur lui, je m’appuis, sur ses épaules, je pleure, qu’il est
mon soutien pour continuer à sourire de tristesse, que son amour me rend
forte. Parce qu’il fait face aux nécessités de mes enfants, je peux cesser de
respirer sans que la vie ne me fasse tant mal. (…)
A mon Astrica, tant de choses que je ne sais par où commencer. Tout
d’abord, lui dire que « sa feuille de vie » m’a sauvé pendant la première
année de prise d’otage, pendant l’année de deuil de mon papa (…). J’ai
besoin de parler avec elle de tous ces moments, de la prendre dans mes bras
et de pleurer jusqu’à ce que se tarisse le puits de larmes que j’ai dans mon
coeur. Dans tout ce que je fais dans la journée, elle est en référence. Je
pense toujours, « ça, je le faisais avec Astrid quand nous étions enfants » ou
« ça, Astrid le faisait mieux que moi ». (…) Je l’ai entendu plusieurs fois à la
radio. Je ressens beaucoup d’admiration pour son expression impeccable,
pour la qualité de sa réflexion, pour la domination de ses émotions, pour
l’élégance de ses sentiments. Je l’entends et je pense « Je veux être comme
ça » (…). Je m’imagine comment vont Anastasia et Stanis. Combien cela m’a
fait mal qu’ils me prennent leurs dessins. Le poème d’Anastasia disait « par
un tour du sort, par un tour de magie ou par un tour de Dieu, en trois années
ou trois jours, tu seras de retour parmi nous ». Le dessin de Stanis était un
sauvetage en hélicoptère, moi endormie et lui en sauveur.
Mamita, il y a tant de personnes que je veux remercier de se souvenir de
nous, de ne pas nous avoir abandonné. Pendant longtemps, nous avons été
comme les lépreux qui enlaidissaient le bal. Nous, les séquestrés, ne
sommes pas une thème « politiquement correct », cela sonne mieux de dire
qu’il faut être fort face à la guérilla même s’il faut sacrifier des vies humaines.
Face à cela, le silence. Seul le temps peut ouvrir les consciences et élever les
esprits. Je pense à la grandeur des Etats-Unis, par exemple. Cette grandeur
n’est pas le fruit de la richesse en terres, matières premières, etc, mais plutôt
le fruit de la grandeur d’âme des leaders qui ont modelé la Nation. Quand
Lincoln a défendu le droit à la vie et à la liberté des esclaves noirs en
Amérique, il a aussi affronté beaucoup de Floridas et Praderas [municipalités
demandées par les FARC pour la zone démilitarisée]. Beaucoup d’intérêts
économiques et politiques qui considéraient être supérieurs à la vie et à la
liberté d’une poignée de noirs. Mais Lincoln a gagné et il reste imprimé sur le
collectif de cette nation, la priorité de la vie de l’être humain sur quelque autre
type d’intérêt.
En Colombie, nous devons encore penser à notre origine, à qui nous sommes
et où nous voulons aller. Moi, j’aspire à ce qu’un jour, nous ayons la soif de
grandeur qui fait surgir les peuples du néant pour atteindre le soleil. Quand
nous ne serons inconditionnels face à la défense de la vie et de la liberté des
nôtres, c’est-à-dire, quand nous serons moins individualistes et plus
solidaires, moins indifférents et plus engagés, moins intolérants et plus
compatissants. Alors, ce jour-là, nous serons la grande nation que nous
voulons tous être. Cette grandeur est là endormie dans les coeurs. Mais les
coeurs se sont endurcis et pèsent tant qu’ils ne nous permettent pas des
sentiments élevés.
Mais il y a beaucoup de personnes que je voudrais remercier car ils ont
contribué à réveiller les esprits et à faire grandir la Colombie. Je ne peux pas
tous les mentionner [elle cite alors l’ex président Lopez et « en général, tous
les ex présidents libéraux », Hernan Echevarria, les familles des députés du
Valle, Monseigneur Castro et le Père Echeverri].
Mamita, hélas, ils viennent demander les lettres. Je ne vais pas pouvoir écrire
tout ce que je veux. A Piedad et à Chavez, toute, toute mon affection et mon
admiration. Nos vies sont là, dans leur coeur, que je sais grand et valeureux.
[elle dédie alors un paragraphe de remerciements à Chavez, Alvaro Leyva,
Lucho Garzon [ancien maire de Bogota] et Gustavo Petro, puis mentionne
des journalistes].
Mon coeur appartient aussi à la France (…). Quand la nuit était la plus
obscure, la France a été le phare. Quand il était mal vu de demander notre
liberté, la France ne s’est pas tue. Quand ils ont accusé nos familles de faire
du mal à la Colombie, la France les a soutenu et consolé.
Je ne pourrais pas croire qu’il est possible de se libérer un jour d’ici, si je ne
connaissais pas l’histoire de la France et de son peuple. J’ai demandé à Dieu
qu’il me recouvre de la même force que celle avec laquelle la France a su
supporter l’adversité, pour me sentir plus digne d’être comptée parmi ses
enfants. J’aime la France de toute mon âme, les voix de mon être cherchent à
se nourrir des composants de son caractère national, elle qui cherche
toujours à se guider par principes et non par intérêts. J’aime la France avec
mon coeur, car j’admire la capacité de mobilisation d’un peuple qui, comme
disait Camus, sait que vivre, c’est s’engager. (…) Toutes ces années ont été
terribles mais je ne crois pas que je pourrais être encore vivante sans
l’engagement qu’ils nous ont apporté à nous tous qui ici, vivons comme des
morts.
(...) Je sais que ce que nous vivons est plein d’inconnues, mais l’histoire a
ses temps propres de maturation et le président Sarkozy est sur le Méridien
de l’Histoire. Avec le président Chavez, le président Bush et la solidarité de
tout le continent, nous pourrions assister à un miracle.
Durant plusieurs années, j’ai pensé que tant que j’étais vivante, tant que je
continuerai à respirer, je dois continuer à héberger l’espoir. Je n’ai plus les
mêmes forces, cela m’est très difficile de continuer à croire, mais je voudrais
qu’ils ressentent que ce qu’ils ont faire pour nous, fait la différence. Nous
nous sommes sentis des êtres humains (...).
Mamita, j’aurais plus de choses à dire. T’expliquer que cela fait longtemps
que je n’ai pas de nouvelles de Clara et de son bébé (…). Bon, Mamita, que
Dieu nous vienne en aide, nous guide, nous donne la patience et nous
recouvre. Pour toujours et à jamais.
par Petit ecrivain en herbe publié dans : Actualités ajouter un commentaire communauté : BLOGS GAY commentaires (0)   
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